LA TRANSATLANTIQUE D’UNE VIE | HIND LAHRICHI

“Naviguer est nécessaire ; vivre ne l’est pas.„ Fernando Pessoa

Pessoa reprenait ici une antique formule latine – Navigare necesse est, vivere non est necesse – attribuée à Pompée. Mais chez lui, la phrase dépasse largement la mer et les bateaux. Elle devient une manière d’habiter le monde. Naviguer, ce n’est plus seulement traverser l’eau : c’est accepter l’inconnu, quitter les rivages familiers, risquer la tempête plutôt que mourir immobile dans la sécurité des ports.

Cette phrase pourrait accompagner toute l’existence de Hind Lahrichi.
Il existe des êtres qui traversent leur époque comme on fend une mer mauvaise : sans certitude, sans carte fiable, mais avec cette obstination muette qui finit par ressembler à une forme de grâce. Galerie Dar D’art accueille aujourd’hui l’œuvre de Hind Lahrichi comme on accueille un retour de voyage. Non pas un voyage touristique, ni même une aventure au sens spectaculaire du terme, mais une traversée intérieure, longue, exigeante, parfois douloureuse, où une femme aura mis des décennies à rejoindre enfin le territoire qui l’attendait depuis l’enfance : celui de sa propre liberté.

Chez certains artistes, la peinture naît très tôt. Elle s’impose comme une évidence. Chez Hind Lahrichi, elle a longtemps attendu son heure. Elle a cheminé sous la peau, dans les silences, dans les détours imposés par la vie, dans les responsabilités, le travail, les concessions et les combats quotidiens. Il aura fallu des océans, des tempêtes, des départs, des renaissances pour que cette peinture trouve enfin sa voix.
Enfant déjà, Hind voulait toucher l’horizon. Elle rêvait de ramer jusqu’au bout de la mer pour vérifier si le monde avait une frontière. Cette image me bouleverse parce qu’elle contient toute son œuvre future. Il y a dans ce désir d’enfant quelque chose de profondément humain : refuser les limites qu’on nous désigne, désobéir au réel, croire malgré tout qu’un passage existe quelque part.

La vie, pourtant, se chargera longtemps de différer ce rêve. Les études, le mariage, les enfants, l’entreprise, les responsabilités. Hind devient femme d’affaires dans un Maroc où peu de femmes osaient alors occuper cet espace. Elle construit, dirige, avance. Mais certains rêves refusent de mourir. Ils demeurent sous les décombres des jours, pareils à des braises invisibles.

Alors vient la mer.

Pas la mer décorative des cartes postales. Mais la vraie. Celle qui casse les voiles, dérègle les moteurs, soulève des murs d’eau et oblige chacun à se confronter à sa propre fragilité. Dans cette immensité où il n’existe plus ni statut social ni masque, Hind découvre peut-être ce que tous les artistes finissent un jour par chercher : un face-à-face radical avec eux-mêmes.
On comprend alors pourquoi sa peinture échappe au simple paysage. Elle ne peint pas l’océan. Elle peint ce que l’océan fait aux êtres. Elle peint l’infini lorsqu’il entre dans un corps humain. Elle peint les lumières qui surgissent après la peur, les crépuscules traversés de solitude, les horizons où se meurent les certitudes.
Ses toiles possèdent quelque chose de profondément organique. La matière y respire, avance, se fracture parfois. Les couleurs semblent surgir d’une mémoire ancienne plutôt que d’un simple regard. On y sent les nuits atlantiques, les ciels polaires, les murmures du large. Mais surtout, on y sent une lutte. Une lutte contre l’effacement. Contre le temps. Contre cette petite voix intérieure qui murmure trop souvent aux femmes qu’il est déjà trop tard.
Or, le plus bouleversant chez Hind Lahrichi réside peut-être là : elle commence réellement au moment où tant d’autres pensent devoir conclure. Dans un monde obsédé par la jeunesse, elle rappelle que la création n’a pas d’âge. Que devenir soi-même est parfois l’œuvre de toute une vie.
Cette exposition porte admirablement son nom : Transatlantique d’une vie. Car il ne s’agit pas seulement ici d’un passage géographique entre des continents. C’est la traversée d’une existence entière, faite de détours, de tempêtes, de résistances, de recommencements. Une femme quitte progressivement les territoires où on l’attendait pour rejoindre enfin celui où elle s’appartient. Et il fallait sans doute que cette aventure aboutisse à Tanger. Cette ville de seuils, suspendue entre plusieurs mondes, entre plusieurs eaux, entre plusieurs identités. Depuis toujours, elle appartient aux exils, aux départs, aux écrivains, aux insomniaques et aux rêveurs. Elle sait mieux que toute autre ville que les êtres ne sont jamais totalement d’un seul rivage.

Les œuvres de Hind Lahrichi semblent d’ailleurs dialoguer naturellement avec cette géographie intérieure de Tanger. Elles parlent du mouvement, du vertige, de l’appel du large. Elles parlent aussi de solitude, car toute traversée véritable se fait seul, même entouré d’un équipage.
Devant ces toiles, chacun pourra reconnaître quelque chose de lui-même : une peur ancienne, un désir inavoué, un rêve remis à plus tard. C’est peut-être cela, au fond, la réussite d’une œuvre : parvenir à transformer une expérience intime en émotion universelle.

Dans un monde saturé d’images rapides et de certitudes immédiates, la peinture de Hind Lahrichi nous rappelle une chose essentielle : certaines vérités ne se racontent pas. Elles se traversent.
Et parfois, il faut toute une vie pour atteindre enfin son propre horizon.

MAHI BINEBINE
ARTISTE PEINTRE ET ÉCRIVAIN